Souvenirs du dimanche

Publié le 7 Mars 2017

Souvenirs du dimanche

Chaque dimanche les cloches sonnent à la volée pour annoncer la messe et tandis que les femmes et les gamins se pressent sur le parvis de l’église, les hommes se rendent au bistrot, au tabac ou au poste d’essence.

Comme tous les enfants du catéchisme, je m’installe sur les bancs de devant de la petite église du village, les filles à droite, les garçons à gauche. A tour de rôle, l’abbé nous demande de lire et remplis de fierté nous nous levons au pupitre. Deux autres enfants sont choisis pour faire la quête. Dans un rituel bien rodé, ils tendent les troncs de chaque côté des allées puis effectuent une génuflexion impeccable devant l’autel avant de porter les oboles à la sacristie.

En fin de matinée, à la sortie de l’office, le magasin familial est assiégé. Les ménagères profitent d’être au bourg pour faire leurs emplettes et les enfants restent indécis, de longues minutes durant, devant le rayon des bonbons, hésitant interminablement entre les multiples friandises

Mes parents s’affairent d’un client à l’autre, ma mère dans la boutique, mon père faisant des allers-retours du dépôt aux voitures de ses clients pour charger une caisse de vin, une bouteille de gaz ou un sac de granulés pour le bétail.

Ma mère renseigne patiemment les clientes les plus exigeantes en recherche d’un écheveau de fil à broder n°12 ou d’une paire de pantoufles fourrées et elle jongle entre la balance semi-automatique à deux plateaux et la trancheuse à jambon. Elle fourre une poignée de bonbons dans un sac en papier kraft du gosse qui n’arrive pas à se décider et encaisse un franc, elle attrape un bibelot en vitrine et court faire un paquet cadeau. Toujours souriante dans sa blouse blanche, elle reste aimable y compris devant les réflexions de quelques mégères qui s’offusquent des prix plus élevés qu’au supermarché de la ville. L’autre jour, il y en a même une qui a trituré une salade et l’a reposé en rayon la déclarant peu fraiche. L’épicière doit avoir un excellent caractère et se souvenir sans cesse que le client est roi.

Les jours d’affluence le pépé laisse son journal pour tenir la toute nouvelle caisse enregistreuse qui remplace depuis peu la vieille machine à calculer. La mémé elle ne parvient pas à abandonner son petit carnet publicitaire qui lui sert à faire les comptes. Le dimanche, on préfère la savoir dans sa cuisine où à peine rentrée de l’église, elle quitte son fichu, enfile ses savates et son tablier de nylon et s’active à préparer le repas dominical. Le menu est quasi immuable : tomates en salade en été ou friands à la viande en hiver, lapin à la moutarde ou poulet rôti avec des pommes de terre sautées, charlotte au chocolat ou clafoutis aux fruits du jardin en dessert.

Le dimanche, la fermeture du magasin s’éternise, il n’est pas question de mettre les clients dehors. Nous, les enfants avons appris, au fil des années, à patienter, à aller aider à rentrer les présentoirs, à fermer les stores, à passer un coup de balai. Mon père ramasse sa caisse, ne laissant que la petite monnaie. Chaque jour, je le vois compter les billets et les épingler par paquet de dix. Avec mes yeux d’enfant, je le crois riche et il m’explique que la recette n’est que le chiffre d’affaires et non pas le bénéfice.

Nous nous mettons à table à l’heure du petit rapporteur de Jacques Martin que nous regardons en mangeant.

Le café avalé, mon père et mon grand-père allument une pipe ou un gros cigare. Mon frère et moi grimpons alors sur les genoux paternels. L’enfance c’est aussi simple et doux que cela, une famille réunit après un dur labeur, une moustache de chocolat, une fumée de havane odorant, un présentateur qui chante à la pêche aux moules et l’amour de ses parents.

 

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Publié dans #Quand j'étais petite

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