Paris/Aubervilliers, hiver 1984

Publié le 6 Décembre 2016

Paris/Aubervilliers, hiver 1984

Paris gare de Lyon 

Emmitouflée dans ma doudoune blanche, une valise à la main et mon sac au dos, je débarque sur le quai le cœur battant.

Happée par les passagers qui se pressent rapidement vers la sortie,  je me retrouve bientôt sous la verrière. Chacun a l’air de parfaitement savoir où il va et moi je me fige, seule au monde, au milieu de cette ruche bourdonnante. La tête me tourne de toutes ces indications qui m’agressent : Métros, Bus, Taxis, Sorties….  

Je connais pourtant mon itinéraire par cœur, je l’ai étudié au moins dix fois dans ses moindres détails et j’ai dans la poche mon petit guide rouge au cas où.

Le malaise est passé, croulant sous mon barda,  je bouge à nouveau, en direction du métro. Un jeune homme me bouscule dans les escaliers et dévale les marches quatre à quatre. Un tuuuuut indique que les portes vont bientôt se refermer mais il saute malgré tout in extrémis dans la rame et esquive la porte dans un déhanché trahissant l’habitude. J’entends ensuite un couinement métallique et je vois le train s’engouffrer sous le tunnel noir. 

Je me range prudemment le long du mur en regardant avec peur la fosse au fond de laquelle courent les rails électrifiés. En attendant le train suivant, je scrute curieuse cet environnement insolite. Les néons blafards éclairent la station, sur le quai au mur carrelé se détachent en lettres blanches sur fond bleu "Gare de Lyon" , un clochard est étendu de tout son long sur des sièges en plastique, à ses pieds une bouteille de vin à demi pleine et un sac poubelle qui cache à peine ses quelques hardes.

Le silence se fait quelques secondes puis l’on entend de nouveau le grincement du métro et le claquement des portes qui s’ouvrent.

A peine suis-je montée dans la rame que la sonnerie longue et stridente retentit. Les voyageurs s’entassent, casent leurs valises entre leurs pieds. Les odeurs se mêlent, les corps se touchent, les mains s’accrochent aux barres métalliques maculés de traces  de doigts sales. La rame s’ébranle en secouant ses passagers, je m’habitue aux bruits de ferrailles, aux grincements des freins, aux sonneries monocordes, aux portes automatiques qui s’ouvrent et se referment à chaque station. Accrochée à mon sac à main en bandoulière, je jette régulièrement  un coup œil à la ligne affichée au-dessus de la porte. Je descends à Châtelet et je me surprends comme les autres à accélérer la cadence dans les interminables couloirs.

Puis je me pose sur un strapontin dans une rame presque vite et je suis des yeux le défilé des stations avant de descendre à mon terminus  Aubervilliers Quatre chemins.

Aubervilliers

 En  descendant la grande avenue, le choc est grand. Où sont mon petit village, le magasin de mes parents, ma maison douillette, mes amis d’enfance, mon chéri...Je suis de nouveau perdue dans la grande ville, seule sur un bout de trottoir où une foule cosmopolite va et vient indifférente à ma présence. Je soupire résignée et je me dirige courageusement vers le foyer de jeunes travailleurs qui va m’héberger durant trois années.

Je découvre un immeuble de neuf étages aux façades ornées de plaques en béton moulurés et de carrés  colorés.  Je suis exténuée et bien contente de découvrir enfin  mon domaine. Je loge au 4ème étage, tout au bout d’un couloir. La chambre aux rideaux jaunes dispose d’un petit lit, d’une commode avec un plan de travail amovible qui s’adapte astucieusement sur le bois du lit. Il y a un lavabo caché derrière un rideau et un petit placard / penderie. La fenêtre s’ouvre sur un minuscule rebord qui servira l’hiver de réfrigérateur et l’été de sèche-linge. La vue est imprenable sur la caserne des pompiers en construction et sur la ville grise. Les douches et les toilettes sont au palier, le self-service au 9ème étage.

J’ai l’impression de me retrouver à l’internat du lycée, la liberté de mouvements en sus.

Toute la journée, un haut-parleur appelle des locataires au téléphone, on prend la ligne sur le palier pour des conversations dont profite tout l’étage. 

Les premiers temps des voisins bien intentionnés ne cessent de venir frapper à ma porte pour me souhaiter la bienvenue, m’inviter à boire un pot ou m’emprunter un fer à repasser à trois heures du matin.

J’ai envie de pleurer, j’ai peur et je me demande ce que je fais là. Je ne suis encore qu’une gamine de 19 ans mais je ne peux plus reculer, je démarre le lendemain matin mon 1ère emploi au centre de recherches Rhône-Poulenc  et ça c’est quand même une belle opportunité!

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Publié dans #Tranches de vie, #Autrefois

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zenopia 07/12/2016 06:44

Cela me rappelle un peu mes années d'unif : le logement communautaire, les voisins inconnus, une petite chambre, la peur de l'inconnu...
Belle journée

07/12/2016 16:56

Oui c'était ça, genre cité U....

maman délire 06/12/2016 18:57

très beau texte, comme d'habitude... moi qui ait pris les transports parisiens pendant 15 ans.. en tout cas tu as eu un sacré courage de monter a paris comme ça à 19 ans !

06/12/2016 19:10

Bonjour maman délire, très gentil commentaire comme toujours dont je te remercie.
Je ne sais pas si c'était du courage, il fallait travailler et nous avions eu une éducation mon frère et moi où il fallait se débrouiller.
A bientôt
Véro

Marie Kléber 06/12/2016 12:08

Un très juste état des lieux. Bien raconté en plus. Et oui, qu'est-ce qui nous pousse à quitter notre nid, l'offre alléchante d'un poste prometteur...