Le miracle de Noël à la résidence Forward (Conte de Noël)

Publié le 12 Décembre 2016

Le miracle de Noël à la résidence Forward (Conte de Noël)

Cinq ans que Chelsea allait où la poussait ses missions d’intérim, incapable de rester plus de quelques semaines à la même place.

En ce mois de décembre, elle revenait travailler à la résidence Forward et comme chaque année elle se dit qu’ici, il y avait quelque chose de différent.

C’était peut-être cet esprit de Noël qui flottait dans l’air, c’était peut-être la proximité
de son village d’enfance, c’était peut-être la joie de revoir Mme Smith ? 

Onze mois durant, elle pensait souvent à Mme Smith avec la peur d’apprendre qu’elle était décédée.

Chelsea s’était instantanément attachée à cette résidente lorsque leurs regards s’étaient croisés pour la première fois.

Elle se revit sortant du secrétariat alors que la vieille dame en franchissait le seuil accroché au bras de sa fille Elle la revit toute menue dans son manteau trop grand, une petite valise à ses pieds, immobile, indifférente à l’agitation. Elle se revit dans sa blouse blanche toute neuve, son livret d’accueil dans les mains.

Chelsea sourit et la dame la regarda avec un regard de détresse qu’elle n’oublierait jamais.

Elles se retrouvèrent peu après dans une petite chambre vide. Mme Smith pleurait doucement, prostrée dans un fauteuil, elle n’avait pas voulu quitter son manteau. D’une voix suraiguë, elle appelait « Jenna » à intervalles réguliers. Sa valise était échouée sur le lit et sa fille était repartie. 

Chelsea s’agenouilla aux pieds de la nonagénaire et lui parla à voix basse. Mme Smith releva la tête et leurs yeux s’accrochèrent pour la deuxième fois.

N’ayez pas peur, je suis là lui dit-elle, vous êtes à la résidence pour personnes âgées, je vais vous aider à retirer votre manteau, vous devez avoir chaud ?

Apaisée par la voix calme, Mme Smith accepta de se dévêtir et d’ouvrir sa valise. Sur les vêtements pliés, Chelsea vit un cadre soigneusement enveloppé dans du papier de soie. Sur l’image en noir et blanc il y avait une famille des années cinquante, le père, la mère et deux fillettes. Tous les quatre portaient des chemisettes blanches et des canotiers. Ils étaient appuyés sur un muret en bord de mer. Au bas de la photo, il y avait une inscription Biarritz, France, 1949.

 Chelsea tendit le cadre à Mme Smith et elle la vit esquisser un sourire. Un doigt frêle souligna lentement chacun des personnages tandis qu’une petite voix énonçait : là c’est moi et mon mari et celle-là, c’est Jenna et là, voici Abby.

Mme Smith s’habitua assez rapidement malgré sa maladie d’Alzheimer qui progressait à grands pas. Bientôt elle ne put plus parler et un jour elle ne reconnut plus ses filles. Le couloir devint son nouveau domaine qu’elle arpentait du matin jusqu’au soir en serrant tout contre elle un sac à main en vieux cuir.

D’une année sur l’autre Chelsea retrouvait sa préférée, elle avait repris du poids et semblait sereine à Forward. Sa chambre était maintenant remplie de bibelots, de souvenirs, de photos.  

Mais ce 1er décembre 2016, Chelsea ne la vit pas dans son couloir bleu. Son cœur s’emballât, où était Mme Smith ? Elle suivait les avis d’obsèques, elle l’aurait su quand même si elle était morte !

Chelsea se renseigna et on lui de dit que Mme Smith était tombée tête première dans l’escalier et que si elle ne s’était rien cassée, elle n’avait plus jamais plus remarché depuis deux mois. Chelsea descendit au grand salon et elle eut du mal à se frayer un chemin entre les décorations qui encombraient le sol. Avidement, elle la cherchât des yeux et la vit soudain recroquevillée dans un coin. Elle vit son visage triste, ses yeux plissés, sa bouche contractée et ses rides qui se perdaient dans ses cheveux d’argent. Elle vit sa robe redevenue trop lâche qui recouvrait son corps amaigri. Comme une naufragée accrochée à un radeau, elle était agrippée à un ours en peluche. On aurait dit que toute sa vie avait migré aux bouts de ses doigts et que c’est pour ça qu’elle ne lâchait plus cet ourson qui la rattachait à la terre.

Le lendemain matin, Chelsea voulut aider pour la toilette et on lui répondit qu’on n’avait pas besoin d’elle. Elle referma la porte et elle ne sait pas pourquoi, elle resta là. C’est alors qu’elle l’entendit geindre de l’autre côté de la cloison. Chelsea comprit qu’on avait découvert Mme Smith et que le froid l’incommodait. Chelsea entrebâilla la porte au moment où le pauvre corps gourd de la résidente roula sur le côté et que la préposée aux soins lui posa les mains sur le métal glacé de la barre de sécurité. Mme Smith hoquetait presque imperceptiblement et son corps était si raide qu’on aurait dit une planche noueuse. Lorsqu’on la mit assise et qu’on voulut la lever, elle battit des bras pour chasser les mains qui la contenaient avec peine.  On lui fit plier les genoux dans un fauteuil que l’on roula ensuite en dehors de la chambre.

Les deux préposées virent alors Chelsea et lui demandèrent ce qu’elle faisait là.

Je l’ai entendu pleurer répondit simplement la jeune femme et elle demanda ensuite pourquoi les méthodes de soins bien traitantes n’étaient plus utilisées.

 Ses collègues haussèrent les épaules en rétorquant qu’on avait plus le temps.

Les jours suivants, Chelsea se débrouilla pour être affectée au couloir bleu et mit en œuvre toutes ses compétences pour parvenir à capter à nouveau les yeux gris de Mme Smith.

 Elle s’assit à ses côtés, prit le temps de lui parler, de la toucher avec précaution, de ne pas la découvrir complètement. Elle lui détailla tous les gestes qu’elle effectuait et ne cessa de lui dire des mots tendres pour qu’elle n’ait pas peur. Elle recouvrit la barre froide d’une couverture pour ce transfert si délicat nécessaire pour nettoyer le dos et les fesses. Puis elle la prit dans ses bras et la remercia de l’avoir si bien aidé dans ses soins matinaux.  

Peu après, assises toutes les deux au bord du lit, elles dialoguaient des regards quand soudain un bredouillage joyeux raisonna dans l’alcôve. Des mots mystérieux ne cessaient de sortir de la bouche fripée, elle semblait conter une histoire infinie. Chelsea répondait gaiement aux intonations de la vieille dame, ces deux-là conversaient et semblaient si heureuses de s’être retrouvées.

Quand elle la sentit prête, Chelsea la mit debout à l’aide d’une seconde soignante. Soutenue sous les bras, Mme Smith mit un pied devant l’autre et se mit à marcher à petits pas timides puis peu à peu assurés.

Arrivée à bon port, elle parlait encore, un sourire nouveau accroché à ses lèvres. Chelsea fut si émue qu’elle laissa couler une larme de joie dans le giron de son ainée. Cette dernière posa alors ses lèvres sur la joue duveteuse de la jeune soignante et y déposa un délicat baiser.

 

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jai50ans 18/12/2016 01:44

Cette maladie est terrible, les soignants ne sont pas assez préparés à s'occuper de ces malades. J'ai fait un stage d'une matinée dans un centre spécialisé, je ne m'en suis jamais remise, ca fait plus de 15 ans et j'ai toutes les images encore imprimées.

18/12/2016 12:58

Accompagner des malades avec des pathologies démentielles demandent effectivement des compétences particulières, de la patience et des qualités humaines.
Merci de ton message
Véronique

Zabeth 12/12/2016 22:23

Toujours d'aussi beaux textes. Emouvant celui-ci et qui pousse à réfléchir sur nos pratiques et quelquefois, nos dérives.....

12/12/2016 22:27

C'est une remise en question permanente et nous avons en tant que soignantes, nos fragilités, nos mauvais jours qui ne nous rendent pas toujours disponibles comme nous le souhaiterions.
Bisous ma belle
Véro